Batman et le théâtre

batou 

« N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? » – Le Cid, Pierre Corneille

Attention cet article contient des spoilers sur la trilogie Batman de Christopher Nolan.

En prendre plein la vue, profiter du spectacle des explosions, des mandales et des moteurs qui rugissent, éteindre son cerveau pendant une heure ou deux, tel est souvent le plaisir coupable que l’ont connaît au visionnage d’un film d’action, ce qui vaut au genre une mauvaise réputation auprès de la critique intellectuelle et savante de l’Art cinématographique. Pourtant au milieu de ce capharnaüm d’images numériques est récemment apparu un élu qui a fait passer le genre de la machine à fric hollywoodienne au film noble qu’on regarde avec autant de plaisir que de respect artistique. C’est élu c’est Christopher Nolan, réalisateur notamment connu pour avoir réalisé Inception et la dernière trilogie des aventures Batman en date. Si certains l’auront proclamé, trop vite, comme étant le nouveau Stanley Kubrick, il serait intéressant de regarder ce qui, dans ses films, crée réellement cette valeur artistique. Pour ce faire intéressons nous à la série des Batman, qui en plus d’être une trilogie de films d’action, relève aussi du genre du super héros, pilier de la pop culture aussi méprisable que vénéré, et qui a pourtant rencontré un succès critique indéniable tant dans la presse qu’auprès des fans du chevalier noir, étant souvent les critiques les plus acerbes lorsque l’on touche à cette icône qu’est le Batman. Réalisation maîtrisée, thèmes profonds apportés à l’histoire, volonté d’éradiquer le kitsch inhérent au genre ? Certes mais au milieu de tous les moyens mis en œuvre pour dépoussiérer une figure trop maltraitée par le cinéma se dégage une notion qui traverse les trois films : celle de la théâtralité. Le film d’action trivial est sans cesse habité par la noblesse du théâtre, l’art du spectacle décérébré et gratuit rencontre sous la cape de l’homme chauve souris, l’art ancestral de la représentation scénique.

Comment ne pas voir dans Batman tous les moyens conventionnels et spécifiques au théâtre ? Le costume et le masque, les deux attributs nécessaires à l’existence du Batman comme justicier, sont directement tirés des arts de la scène depuis leurs origines. Et pour cause : le Batman est un rôle qu’endosse Bruce Wayne, il masque sa réelle identité derrière un habit qui représente un personnage. A l’instar de l’Arlequin de la Commedia dell’arte, le théâtre italien du XVIeme siècle, que l’on reconnaissait par son masque et son costume, le Batman est ainsi reconnu. Le personnage du film est en même temps un personnage théâtral qui doit jouer sa partie sur scène. Le travail du Batman est en effet affaire de spectacle dans sa lutte contre le crime. Quand Ra’s al Ghul dans Batman Begins, initie Bruce Wayne à l’art du Ninjutsu dont il se servira pour combattre l’injustice, il lui précise de « maîtriser le théâtral et l’artifice ». Le théâtral est une arme pour qui sait la manier car il permet de rendre réel par le jeu. La manière avec laquelle Batman terrifie ses ennemis pour en venir à bout, en surgissant des airs et de l’ombre, peut facilement s’apparenter aux Deus ex machina, ces apparitions surnaturelles provenant des coulisses, actionnées par des techniciens de l’ombre avec des câbles et des machineries, des moyens techniques qui ne sont pas sans rappeler les gadgets du chevalier noir. Le mode opératoire de l’homme chauve-souris est entièrement calqué sur le théâtre.

Si Batman est aussi théâtral c’est aussi avant tout parce qu’au delà du personnage incarné par Bruce Wayne, ce personnage lui même incarne la peur. Le projet originel de Wayne est de retourner la peur contre ses ennemis, non seulement en l’utilisant, mais en la devenant, selon les préceptes de Ra’s al Ghul. Or quel est le métier du comédien sinon d’incarner des personnages en incarnant leurs émotions ? Les personnages du théâtre classique sont souvent eux-mêmes des allégories d’émotions exacerbées : le malheur, la rage, la tristesse, la joie… Ces émotions ayant pour but d’être transmises à un public. Batman est une allégorie de la peur et transmet la peur à son public. « Mais personne n’a peur en regardant un film Batman ! » pourrait-on rétorquer . Certes mais le vrai public de Batman n’est pas le spectateur du film, mais l’ennemi que combat le héros. Si nous n’avons pas peur de Batman c’est parce que nous connaissons les coulisses, les derrières de la scène et de la représentation de la peur, toutes ses ficelles, tous ses moyens. Les ennemis de Batman sont les premiers spectateurs et les premières victimes de la peur pour une simple raison : leur crédulité. Cette crédulité est fondamentale même quand Wayne n’endosse pas sa cape. L’image du playboy milliardaire qu’entretient le héros sans son costume n’est elle-même qu’un jeu, un rôle, destiné à maintenir le monde dans la crédulité : les gens croient que Bruce Wayne n’est qu’un jeune PDG, sans se douter que derrière ce rôle se cache le justicier masqué.

Le public doit être crédule pour être réceptif aux artifices du théâtre. Il s’agit là d’un exemple type de la « suspension consentie de l’incrédulité », la traduction du concept anglais de « willing suspension of difbelief », théorisée au début du XIXeme siècle par l’écrivain anglais Samuel Taylor Coleridge. Cette théorie énonce que toute personne face à un œuvre de fiction effectue l’action mentale de suspendre l’incrédulité, la conscience de l’aspect fictif des événements qu’on lui montre ou raconte, pour s’impliquer pleinement dans l’univers de la fiction, qu’il s’agisse d’un livre, d’une pièce de théâtre ou désormais d’un film. Les ennemis de Batman sont démunis parce qu’ils sont pris dans le jeu de la peur incarnée par le super héros. Ils oublient que derrière le symbole de la justice se cache un homme qui les terrifie par des moyens humains. C’est pour cela que Bane, l’antagoniste de Batou dans le dernier film de Nolan, se révèle être l’ennemi le plus redoutable du justicier : ayant été entraîné par la Ligue des Ombres, il connaît lui même tous les artifices, tous les trucs utilisés par Batman pour vaincre. Il ne bronche pas quand ce dernier lui envoie des explosifs au visages destinés à le faire flancher. Bane connaît les coulisses et connaît le comédien : jamais il n’appelle Batman par son nom de personnage, préférant toujours l’appeler « Mister Wayne », montrant ainsi sa connaissance absolue de l’univers théâtral qui n’est plus d’aucune utilité pour le chevalier noir. Bane a ainsi vaincu Batman, à l’inverse du Joker qui après avoir désiré connaître son identité secrète, se ravise et désire combattre et tuer Batman en tant que symbole : la bonne manière pour tuer à jamais l’idée de justice dans Gotham, mais la mauvaise pour y parvenir, Batman restant dans un univers théâtral où il a l’avantage, il peut vaincre le clown.

Pourtant le Joker est lui même l’incarnation d’un aspect du théâtre : la comédie et la farce. Ce personnage est aux antipodes de Batman : il est un tueur sanguinaire qui use de violence gratuitement, sans idéal, si ce n’est celui du chaos et de l’anarchie. Il s’oppose naturellement au héros qui se jure de ne jamais verser le sang dans sa quête de justice et de paix. De plus, par son maquillage, son sens de l’humour et son rire omniprésent, le Joker est une incarnation de la comédie, l’identité véritable du meurtrier restant inconnue pour ne laisser paraître que le rôle qui s’oppose au noir et sérieux Batman, qui lui incarne la tragédie. «You complete me ! » affirme le Joker au chevalier noir durant la scène de l’interrogatoire, et cet aspect complémentaire est véritable quand on regarde la relation des deux personnages par le spectre de la représentation des genres théâtraux : la tragédie met en scène les hautes passions de personnages d’un haut rang social, ici il s’agit de la tristesse de Bruce Wayne, le milliardaire, face à la mort de ses parents, tandis que la comédie met en scène les passions triviales de personnages de basse condition. De plus Aristote définit la tragédie comme devant inspirer « crainte et pitié », ce qui correspond parfaitement au personnage qui inspire la crainte en tant que Batman et la pitié en tant que Bruce Wayne. Le Batman est donc une incarnation de la tragédie et la lutte qu’il mène contre la comédie du Joker est un des moteurs du second film.

Le mot tragédie vient du grec τραγῳδία / tragôidía , qui signifie « Le chant du bouc ». L’une des explications possibles de cette étymologie vient du caractère religieux qu’avait le théâtre tragique à ses origines, et il est possible qu’un bouc ait été sacrifié au début de chaque représentation. La tragédie, le spectacle, naît d’un sacrifice originel, c’est dans le sang que démarre la fiction théâtrale. Ce sacrifice peut être aisément rapproché du sacrifice des parents du jeune Wayne sous les yeux de ce dernier. La tragédie n’attend pas le dénouement pour se manifester et c’est elle qui donne son impulsion à l’histoire, c’est elle qui motive les actes de Batou. « That’s not who I am underneath, but what I do that defines me. » (Ce n’est pas qui je suis au fond de moi, ce sont mes actes qui me définissent.) Cette phrase emblématique du premier épisode de la série, qui permet à Rachel de reconnaître son beau Bruce sous le masque noir et qui peut passer pour une morale bateau de film américain est en réalité très révélatrice de l’aspect théâtral du film. Batman est la raison pour laquelle le film existe, mais Batman n’existe lui même non pas par qui porte son costume, mais par les actes héroïques qu’il accomplit et qui participent à bâtir le symbole qu’il doit être. Nous sommes donc ici devant un film d’action, au sens premier du terme, c’est à dire un film entièrement dirigé et motivé par l’action de ses personnages. C’est l’action qui dicte la raison d’être du film et non l’inverse, comme c’est bien souvent le cas, où le film n’est qu’un prétexte à la démonstration d’action. L’action est donc justifiée et cette justification passe par le théâtre, par le fait de jouer un rôle.

Ainsi le talent de Nolan n’est pas d’enrober ses films d’action par des prouesses techniques, une grande qualité plastique ou des sujets philosophiques qui approfondissent le personnage de Batman. C’est en fondant la dynamique première de son film sur le théâtre, comme pour refléter le cinéma qui a lui-même acquis en partie ses lettres de noblesse en proclamant sa parenté avec le théâtre, que Christopher Nolan parvient à créer un film d’action qui soit de l’art, car cette action est elle-même artistique. Batman est un personnage de théâtre mais est lui même une incarnation de la tragédie. C’est pourquoi il était inévitable que son histoire s’achève dans une mort qui laisse en vie le comédien qui raccroche le costume, pour que ce dernier soit repris par Robin comme n’importe quel rôle de théâtre est repris par de nombreux comédiens, rendant ainsi les personnages éternels. En rendant Batman au théâtre, Nolan participe à ériger le chevalier noir au rang de légende moderne.

Et n’oubliez pas que la légende continue :

« Batman ne se joue pas. On ne s’improvise pas Batman. Batman peut être n’importe qui, mais n’importe qui ne peut pas être le Chevalier Noir. »

Bonus cool :

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