Pourquoi détester Super Mario?

Avant d’aborder toute considération polémique, laissez-moi remettre les choses dans leur contexte. Je suis né en 1993. Quand j’entrais à l’école, le monde découvrait la PS1 et la 3D. Dans la cour de récré des huit années qui suivirent, nous n’avions que le mot PlayStation à la bouche pour parler de jeu vidéo. Ce n’est que très tardivement que j’entendis pour la première fois parler de Dreamcast, de Saturn ou encore de Super Nintendo, des consoles dont j’étais pourtant contemporain. Je me souviens être arrivé un jour chez des amis qui jouaient à GoldenEye sur une Nintendo 64 dont la surprenante manette avait à mes yeux le statut de bizarrerie de l’univers tant la Dualshock était déjà devenu le standard dans mon inconscient. Non, la seule véritable percée que fit Nintendo dans le  paysage vidéo ludique de ma prime jeunesse se fit par le biais de la GameBoy Advance, fleuron de la technologie portable, le must have des années 2002, les nombreuses GameBoy Color de mes amis qui jouaient à Pokémon non-stop et les quelques parties de SmashBros Melee, le jeu qui représente encore aujourd’hui 90% de mon temps passé avec une manette de GameCube dans la main.

Ainsi je n’éprouve aucune nostalgie, aucun émoi revenu de l’enfance à la vue de Super Mario. A l’inverse de la génération qui m’a précédé, Super Mario ne fait pas partie des héros de mon enfance. En tant que petit « pécéiste », ceux-ci s’appellent Pyjama Sam, Marine Malice, Adibou, puis ils furent Prince de perse, Harry Potter, Dante, Aragorn, Lara Croft ou encore Arthas. Le gentil plombier débonnaire m’évoque tout au plus une figure sympathique avec laquelle j’ai pu m’amuser quelques heures sur Super Mario Advance, ou sur un vieux Shareware du Kong de 1981. Comme ce genre de gars que vous avez connu en maternelle, avec lequel vous avez joué deux ou trois fois dans la cour de récréation, et qui vous a suivi toute scolarité sans jamais devenir votre  ami. Mario est un pilote de Kart trop basique pour être jamais joué, un personnage qui saute bien moins haut que son frère que je lui ai toujours préféré, et pire encore, Bob Hoskins dans un film que je savourais en VHS avant même de connaître ses aventures sur console de jeu.

J’ai bien entendu essayé plusieurs jeux de la licence Mario dans ma vie et, sans les avoir détestés, ils ne me laissent pas un souvenir impérissable, ne m’ont jamais ému ni même vraiment intéressé. Répétant inlassablement les niveaux du début, l’idée de finir le jeu ne m’est jamais apparue comme pertinente.  Sauter de brique en brique, de carapace en gumba, aller chercher la princesse dans un autre château… Le programme canonique de Mario m’a toujours paru vain et fastidieux. Les seuls ayant vraiment retenu mon attention furent le Super Mario Advance, la réédition du Super Mario 2 occidental, et Super Mario Sunshine. Oui, les Mario qui n’ont pas un gameplay de Mario.

 

Vous l’aurez compris, Super Mario n’a pas marqué mon enfance, et fatalement, une fois l’enfance dépassée, ça intéresse qui un gros plombier dans un univers coloré où les nuages ont des sourires et les méchants sont des tortues ? La grande majorité des joueurs au-dessus de vingt ans ont connu le petit italien moustachu lorsqu’ils étaient enfants et gardent pour lui l’affection toute naturelle des premiers émois vidéoludiques, mais avec le recul, il faut se rendre à l’évidence, le monde de Mario est affreux. Je ne parlerai pas ici des procès stupides dignes de Cyprien Iov sur le concept étrange de l’univers où  un plombier italien doit sauter sur des champignons et des tortues dans un décor de toutes les couleurs pour sauver une princesse retenue prisonnière par une tortue dragon. Cet univers est bizarre une fois transposé dans notre monde, mais il est tout à fait cohérent avec lui-même et répond à des nécessités de gameplay. Non ce que je reproche à Super Mario, c’est la laideur de son univers. Cet univers tout en technicolor, où le rouge sang rencontre le jaune pisseux, ces foutus nuages qui sourient niaisement, ces missiles avec une tête de méchant dessus, parce que les missiles, c’est vraiment très méchant. Tout cet univers est criard, grossier, sans finesse et sans nuance. Ceux qui sont les plus prompts à fustiger l’esthétique des teletubbies ne sont pas dérangés par celle de l’univers de Super Mario et pourtant ces enfants en combinaison colorée pourraient très bien vivre dans le monde champignon de façon cohérente. Et encore dans la partie paisible de ce monde champignon, la partie qui n’est pas envahie par des tortues chauves à l’air dubitatif ou des cactus transsexuels qui gigotent sur le sable.

D’aucuns diront que je suis un snob qui se la joue esthète de mauvaise foi.  Je leur répondrai de fermer les yeux sur leur souvenir d’enfance de Super Mario, d’oublier le plaisir qu’ils ont pu ou qu’ils peuvent toujours prendre en jouant à ces jeux dont le gameplay est, je n’émets aucun doute à ce sujet, précis et plaisant. Une fois ce recul pris, il n’est qu’une conclusion possible : le monde champignon est moche. Aimer la patte artistique de Super Mario, c’est dire que l’on aime la patte artistique des cubes et des jouets qui nous ont éveillé et stimulé quand nous étions tout jeunes enfants.

 

Mario est un personnage de l’enfance et à ce titre il remplit tout à fait son rôle. Il serait cruel de le comparer avec les personnages pour adultes mais ce dernier ne se gêne pas pour le faire lui-même. Pire encore, grâce à son statut de personnage culte, Mario est devenu la mascotte du jeu vidéo, l’icône qui le représente. Souvent les journaux, les affiches, utilisent Mario pour représenter le jeu vidéo car c’est une figure connue et facilement reconnaissable même pour les non joueurs et c’est là que cela devient problématique. Quel message cela véhicule-t-il d’utiliser Mario pour représenter le jeu ? Qu’est-ce que cela implique d’utiliser une figure enfantine qui incarne la nostalgie, les plaisirs fondateurs de toute une génération. Le jeu vidéo est un médium encore jeune et encore largement en quête de légitimation, a-t-il vraiment besoin de ce handicap qu’est Mario, d’une figure enfantine au design douteux, toujours souriante, homme de peu de mots et de peu d’émotions, en bref, d’une coquille vide pour le représenter?

Et si Mario empêchait le jeu vidéo de grandir ? De gagner en maturité ? Au-delà du rapport à l’enfance du joueur que Mario entretient, c’est aussi une enfance du médium en lui-même qui est rappelée par ce personnage. Mario est une figure du début des années 80, époque où le jeu était destiné aux enfants et se voyait comme le prolongement du jouet. Il semble difficile pour le jeu, qui a légèrement évolué en trente ans, d’affirmer sa maturité quand le visage du succès, le visage de l’industrie, le visage du médium est celui de la figure primitive par excellence. Comment affirmer le jeu vidéo comme une forme d’art en pleine croissance quand son iconographie lui rappelle sans cesse ses origines dans le jouet et l’enfance ? Imaginez qu’aujourd’hui on ne reconnaisse que Charlot comme figure marquante du cinéma, ne serait-ce pas un petit peu rétrograde ? Malgré toute l’admiration que je porte au travail de Chaplin, il ne m’aurait pas paru stimulant pour le cinéma lui-même de lui accoler ce visage qui lui rappelle ses origines dans le music-hall et le monde forain.

Evidemment, Mario n’est pas une entité satanique qui bloque la créativité et empêche l’évolution du jeu vidéo. Les développeurs voient évidemment plus loin que le bout de la moustache du plombier. Mais le problème du regard extérieur se pose. Comment le grand public et les médias voient-ils le jeu vidéo si ce n’est que par le prisme de l’iconographie de Nintendo ? Pire : comment le grand public voit-il le jeu vidéo si ce n’est que par le prisme d’un personnage qui arbore le même visage depuis trente ans ? Le deuxième problème avec Super Mario, c’est qu’il incarne la forme de conservatisme vidéoludique la plus sale qui soit. Certes Mario est passé de génération en génération en s’offrant un lifting à chaque fois, se faisant plus mignon, plus rond, il est passé de la 2D à la 3D tant dans son aspect que dans son gameplay., mais n’est-ce pas terrifiant de voir que cette figure perdure depuis trente ans ? Chaque jeu Mario est synonyme de qualité et pour cause : la majeure partie de sa qualité est due à celle de l’épisode précédent, elle-même due à la qualité de l’épisode précédent et ainsi de suite jusqu’aux origines. Quelle différence fondamentale de gameplay existe-t-elle entre Super Mario Bros. (1985) et New Super Mario Bros. U (2012)? Quelle est la démarche de Nintendo en sortant un lifting des premiers jeux Mario dans les années 2010 si ce n’est de jouer sur la corde sensible de la nostalgie? Le visage de Mario a une valeur mercantile, il est apposé sur des jeux qui se suivent et se ressemblent étrangement et qui ne se vendraient surement plus depuis longtemps si son personnage n’avait pas gardé un poids considérable dans la mémoire des joueurs qui l’ont connu lorsqu’ils étaient petits et si cet univers n’était pas si bien conçu pour conquérir les nouvelles générations d’enfants. On a trop tôt glorifié et choisi comme symbole de tout un médium une figure qui représente une vision profondément réactionnaire et bassement mercantile de faire du jeu vidéo. Comment donc dans ces conditions le jeu vidéo, pourtant symbole de futur hier encore, peut-il vraiment se penser comme un art en mouvement, un domaine de création, un domaine adulte et intelligent tourné vers l’avenir?

 

Pourquoi détester Super Mario ? Non pas pour le personnage en lui-même, sympathique bien que totalement vide comme l’étaient les personnages des jeux de son époque, non pas pour les jeux en eux-mêmes qui sont tous objectivement de qualité, mais bien pour ce qu’il incarne et ce qu’il est devenu. Je n’ai aucun problème avec le succès de Super Mario que je considère amplement mérité, j’ai un problème avec son statut d’icône représentative du jeu vidéo encore aujourd’hui. Non le jeu vidéo ce n’est pas que pour les enfants, c’est même majoritairement pour les adultes aujourd’hui. Non le jeu vidéo ce n’est pas que des univers colorés et des nuages qui sourient, ce n’est pas qu’un personnage creux qu’on manipule à sa guise, ce n’est pas que les mêmes mécaniques réutilisées depuis trente ans, ce n’est pas que de la nostalgie, ce n’est pas que des produits mercantiles vendus en série et qui ne se renouvellent qu’avec l’aspect technique sans jamais apporter de valeur artistique ou d’idée de gameplay ingénieuse. Ce n’est pas non plus un simple divertissement qui n’a rien à nous dire de plus que des clichés sexistes vieux comme le monde. Super Mario, c’est du jeu vidéo, mais ce n’est pas le jeu vidéo. Devant ce constat, je rêve alors d’un monde où l’on cesse d’utiliser ce personnage comme icône représentative du médium, où l’on cesse de lui attribuer ce statut qui le dépasse, lui qui n’est qu’une simple marionnette pour les enfants. Je rêve d’un monde où les gens adultes cessent de se faire avoir en achetant le même jeu tous les deux ans depuis trente ans parce que leur héros d’enfance est sur la jaquette.  Bref je rêve d’un monde où Mario vient se ranger parmi les icônes de l’enfance, à côté de Goldorak et Scooby-doo, où l’on se tourne vers lui avec tendresse et respect sans pour autant l’idolâtrer de façon déplacée. Certes il ne faut pas oublier à quel point Mario fut une petite révolution dans le monde du jeu vidéo au début des années 80, tant sur le plan du gameplay du jeu de plate-forme que pour l’avènement d’une nouvelle ère économique, mais il s’agit bien là du début des années 80 et si Mario est un des pères fondateurs du jeu vidéo moderne, cela vaut-il vraiment le coup de l’écouter radoter encore aujourd’hui ? Si l’on souhaite que le jeu vidéo évolue, en soi mais surtout dans les mentalités du grand publique, il parait évident que le divorce avec la figure de Mario est nécessaire. C’est tout simplement par amour du jeu vidéo qu’il faut détester Super Mario.

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3 réponses à “Pourquoi détester Super Mario?

  1. Bonjour,
    On m’a aiguillé sur votre blog, en me disant que votre dernier article était fort intéressant et que l’article risquait fortement de me plaire. Je suis d’accord avec vous sur bien des points, cependant je me permet de poser quelques nuances vis à vis de vos propos.

    J’ai moi meme d’avantage grandit en étant « pcéiste » meme si mon éducation vidéoludique s’est également faite grace à la PlayStation. J’ai grandit très loin du plombier, malgré la grande vague qu’à créé le plombier quand nous n’étions que des petites tetes blondes.

    Cependant, vous dites que Super Mario est avant tout marqué par un univers aux couleurs enfantines et affreuses, cependant, n’est-ce pas là avant tout un parti pris à cause du choix très restrictif des couleurs de la NES ? Si le jeu n’a pas évolué depuis, c’est sans doute parce que les dévellopeur ont jugés inutiles et un peu risqué de changer l’univers dans lequel le plombier se situe. (Il suffit de voir comment s’est fait accueillir Sonic quand la firme a décidée de lui changer son univers.) La dimension artistique choisie par la firme est, certes, très enfantine, mais dévoile tous les éléments de gameplay de façon intuitive.

    De plus, le style graphique ainsi que le gameplay ont, par plusieurs fois, évoluées, notamment avec Mario Galaxy, qui, meme si il ne m’a pas forcément branché, est très bon, tant sur le plan graphique que du coté du gameplay.

    Enfin, je trouve que, certes, Mario est, à tord, une icone du jeu vidéo sur lequel se rattachent beaucoup trop les médias hors du domaine vidéoludique, mais dans ce cas nous pouvons aussi citer Lara Croft qui, pendant des années, a été, elle aussi beaucoup trop utilisée lors des discussions sur les jeux-vidéos. Ainsi, je pense que, meme si Mario empeche le domaine vidéoludique d’avancer, il n’est pas figure d’exception.

    • Bonjour et merci pour cette réponse constructive.

      En effet l’aspect graphique a peut-être été conditionné par les limitations techniques de la console nes. Mais cette tendance s’est confirmée avec l’évolution technique et je rappelle qu’il s’agit d’un univers pensé pour les enfants de toute façon.
      Il s’agit ici de la partie la plus subjective de mon article… Je pense pas qu’il faille détester Mario juste pour ça, c’était un petit point de vu personnel sur pourquoi Mario ne m’a jamais attiré!
      Et certes Mario a pu diversifier son approche du gameplay de la plate forme, notamment dans Galaxy, mais je pense que l’essence même du gameplay reste la même.

      Et en ce qui concerne l’icone du jeu… Hum oui c’est vrai que Mario n’est pas le seul. Sonic aussi est à mettre dans le même panier, surtout vu sa descente aux enfers depuis quelques années maintenant. Mais je pense que Lara Croft a en effet eu ce statut d’icône à ses débuts, mais qu’elle a depuis longtemps perdu ce statut et elle reste un personnage avec un peu plus de personnalité que Mario, qui représente une image un peu plus « ado » du jeu, moins enfantine et surtout, une image qui a évolué, comme en témoigne le dernier Tomb Raider!

      • Bonjour, à nouveau, et merci d’avoir pris le temps de me répondre.

        Effectivement, je me doutais que cela n’était que votre sensibilité personnelle, que je comprends réellement (moi meme n’étant absolument pas fan du plombier, au contraire.) L’univers enfantin est, pour moi, un vecteur essentiel de l’apprentissage implicite du gameplay. Si, par exemple, les gombas étaient plus réalistes, moins enfantins, aurait-il été naturel de sauter sur eux ? Ils auraient d’avantage tendus à etre évités par les joueurs. Par là meme, je pense que l’univers du plombier a été tourné vers l’infantile extrème pour corréler avec le gameplay simpliste de l’oeuvre. (Bon, certes, il sert aussi à cibler un public très enfantin ou nostalgique, mais bon.) Ainsi, je pense que l’univers n’est pas forcément pensé essentiellement pour les enfants, mais qu’il est bien à mettre en parallèle avec le gameplay. Après, comme je le dis plus haut, je comprends tout à fait votre point de vue, cependant.

        Je ne suis pas forcément d’accord cependant quand vous dites que le gameplay de Mario Galaxy reste plus ou moins la meme. Meme si les deux softs partagent des similarités, certainement du à une volontée de ne pas dénaturer entièrement le gameplay du plombier, Mario Galaxy est une prise de risque, tant sur les mécaniques de jeu que sur l’univers, qui bien que partageant des points communs avec le soft d’origine se démarque. Je pense que Mario Galaxy fait parti de ces prises de risques que vous dites ne pas exister, mais après il s’agit là de ma sensibilité et de mon point de vue.

        Je suis tout à fait d’accord avec votre deuxième paragraphe, cependant. Meme si, à mes yeux, c’est bien que grace à l’excellent Reboot que Lara Croft a gagné en profondeur. La disparition de Lara des médias extra-vidéoludique est, à mes yeux, dépendante de l’apparition de plus en plus de soft avec pour base des héroines, mais n’est pas forcément très vieille.

        Voilà, cela dit, je tiens à dire que l’article était un très bon article et que je vais me pencher avec plus d’intéret dans votre blog.

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